Le regard qui construit le sentiment d'exister

Le regard qui construit le sentiment d'exister

Du regard maternel au regard intérieur

Dans un précédent article, nous avons exploré la manière dont les premiers regards participent à la construction du lien, de la confiance en soi et de la capacité à aimer.

Mais le regard maternel joue une fonction encore plus profonde.

Il ne nous aide pas seulement à entrer en relation avec les autres.

Il participe à la naissance du sentiment d'exister.

Cette affirmation peut sembler surprenante. Pourtant, lorsque nous observons le développement du nourrisson, nous découvrons que l'expérience d'être soi ne va pas de soi.

Elle se construit progressivement.

Elle se tisse dans la rencontre avec l'autre.

Au commencement : une expérience d'unité

Lorsque le bébé vient au monde, il ne se vit pas encore comme une personne distincte de sa mère.

Il n'existe pas encore, dans son monde psychique, de frontière clairement établie entre lui et celle qui prend soin de lui.

Les sensations corporelles, les émotions, les besoins et les réponses qui leur sont apportées forment un ensemble encore indifférencié.

La faim apparaît.

Le sein arrive.

L'inconfort surgit.

Les bras maternels enveloppent.

Le froid est ressenti.

La chaleur revient.

Pour l'adulte, ces événements semblent distincts.

Pour le nourrisson, ils constituent souvent une seule et même expérience.

À ce stade précoce de la vie, le sentiment d'exister est intimement lié à l'expérience d'être contenu.

Contenu dans les bras.

Contenu dans les soins.

Contenu dans le regard.

Contenu dans le désir de l'autre.

Être vivant et être porté sont encore presque une seule réalité.

Le regard comme enveloppe psychique

Nous pensons souvent au regard comme à quelque chose que l'on voit.

Mais pour le bébé, le regard est d'abord quelque chose que l'on ressent.

Un regard chaleureux ne produit pas les mêmes effets qu'un regard absent.

Un regard habité ne produit pas les mêmes effets qu'un regard vide.

Lorsque la mère regarde son enfant avec présence, elle ne lui renvoie pas seulement une image.

Elle lui offre une expérience.

L'expérience d'être accueilli.

L'expérience d'avoir une place.

L'expérience d'être supportable pour l'autre.

Progressivement, le bébé découvre qu'il peut être vu sans être envahi.

Reconnu sans être absorbé.

Aimé sans disparaître.

Cette expérience répétée devient une véritable enveloppe psychique.

Comme si le regard maternel constituait autour de lui une peau invisible capable de contenir ses émotions, ses tensions et ses expériences naissantes.

Le traumatisme de la séparation

La naissance représente une première rupture fondamentale.

Pendant des mois, l'enfant a vécu dans un univers de continuité.

Puis survient la séparation.

La respiration devient autonome.

La faim apparaît.

L'absence devient possible.

L'autre n'est plus constamment là.

Cette expérience constitue un immense défi psychique.

Une partie du développement humain peut être comprise comme une tentative progressive de transformer cette rupture en capacité d'exister par soi-même.

Le regard maternel joue alors un rôle essentiel.

Il devient un pont entre l'expérience primitive d'unité et l'apprentissage progressif de la séparation.

Grâce à lui, l'enfant découvre qu'il est possible d'être distinct sans être abandonné.

Séparé sans être perdu.

Différent sans cesser d'être aimé.

Lorsque le regard devient intérieur

L'une des transformations les plus importantes du développement psychique se produit lorsque le regard de la mère cesse peu à peu d'être uniquement extérieur.

À force d'avoir été regardé avec suffisamment de présence, l'enfant finit par intérioriser cette expérience.

Il développe progressivement une capacité nouvelle.

Celle de se sentir exister même lorsque l'autre n'est plus physiquement présent.

Il emporte avec lui quelque chose du regard reçu.

Une trace intérieure.

Une forme de présence psychique.

Une confiance silencieuse.

Ce processus est fondamental.

Car aucun être humain ne peut vivre toute sa vie sous le regard constant d'un autre.

Grandir suppose de pouvoir devenir progressivement son propre support.

Son propre contenant.

Son propre témoin intérieur.

Le regard maternel devient alors un regard intérieur.

Une fonction psychique capable de continuer à soutenir l'existence lorsque l'autre est absent.

Quand cette construction reste fragile

Parfois, cette intériorisation se réalise difficilement.

Les raisons peuvent être nombreuses.

Une mère très angoissée.

Des séparations précoces.

Des événements de vie douloureux.

Une disponibilité émotionnelle limitée.

Il ne s'agit jamais de désigner des responsables.

Les parents font avec leur propre histoire, leurs blessures, leurs ressources et les circonstances de leur vie.

Mais lorsque cette fonction contenante a été fragilisée, certaines difficultés peuvent apparaître plus tard.

La personne peut éprouver un besoin intense de validation.

Elle peut avoir du mal à rester seule avec elle-même.

Le regard des autres peut devenir indispensable pour maintenir son estime d'elle-même.

L'absence de réponse à un message, une critique ou une distance relationnelle peuvent alors prendre une ampleur considérable.

Comme si quelque chose de plus ancien était réactivé.

Comme si la question n'était plus seulement :

« Est-ce que cette personne m'aime ? »

Mais plutôt :

« Est-ce que j'existe encore lorsqu'elle ne me regarde plus ? »

Devenir le gardien de sa propre existence

La maturation psychique ne consiste pas à ne plus avoir besoin des autres.

Nous restons des êtres de lien toute notre vie.

Nous avons besoin d'amour, de reconnaissance et de présence.

Mais nous pouvons progressivement développer une sécurité intérieure qui ne dépend plus entièrement du regard extérieur.

Nous apprenons à nous accompagner nous-mêmes.

À reconnaître nos émotions.

À accueillir nos fragilités.

À rester présents à notre propre expérience.

Autrement dit, nous devenons peu à peu capables de porter sur nous-mêmes un regard suffisamment stable et suffisamment bienveillant pour continuer à exister même lorsque le regard de l'autre se détourne.

Peut-être est-ce là l'une des grandes tâches de l'existence.

Transformer progressivement le regard reçu en une présence intérieure capable de nous soutenir.

Passer du besoin d'être constamment vu à la capacité de se sentir vivant de l'intérieur.

Et découvrir que l'amour le plus profond n'est pas celui qui nous maintient dans la dépendance du regard de l'autre, mais celui qui nous aide à devenir davantage nous-mêmes.

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