Pourquoi le regard de l'autre compte-t-il autant pour nous ?

 

Pourquoi le regard de l'autre compte-t-il autant pour nous ?

Vous est-il déjà arrivé d'attendre un message avec impatience ?

De ressentir une joie particulière lorsque quelqu'un pose sur vous un regard chaleureux ?

Ou, au contraire, de vous sentir blessé lorsqu'une personne importante semble vous ignorer ?

Ces expériences font partie de la vie relationnelle de chacun. Pourtant, leur intensité nous surprend parfois. Pourquoi le regard de l'autre a-t-il autant de poids dans notre existence ?

Pour comprendre cela, il faut remonter très loin. Bien avant les mots. Bien avant les souvenirs.

Jusqu'aux premiers instants de la vie.

La première nourriture relationnelle

Lorsqu'un nourrisson vient au monde, il dépend entièrement des adultes qui prennent soin de lui.

Bien sûr, il a besoin d'être nourri, protégé, réchauffé.

Mais il a également besoin de quelque chose de moins visible : être regardé.

Pendant une tétée ou un biberon, il ne reçoit pas seulement du lait. Il reçoit aussi une présence.

Une voix.

Une odeur.

Une manière d'être porté.

Et surtout un regard.

Un regard qui s'arrête sur lui, qui le reconnaît, qui s'émerveille parfois simplement de le voir vivre.

Avant même de savoir qui il est, le bébé fait l'expérience qu'il existe pour quelqu'un.

Dans les yeux de sa mère, de son père ou de la personne qui prend soin de lui, il découvre progressivement sa propre existence.

C'est une expérience silencieuse mais fondatrice.

Car être vu ne signifie pas seulement être observé.

Être vu, c'est être reconnu.

Voir et être vu : la naissance d'un lien

La psychanalyse désigne sous le terme de pulsion scopique ce mouvement qui pousse l'être humain à regarder et à être regardé.

Dès les premières semaines de vie, le bébé recherche spontanément le visage humain.

Il s'oriente vers les yeux.

Il cherche la rencontre.

Dans cet échange de regards, quelque chose de profondément humain se construit.

Le bébé découvre peu à peu :

« Je suis attendu. »

« Ma présence a de l'importance. »

« Je peux provoquer de la joie chez l'autre. »

« La relation peut être source de plaisir. »

Ces expériences répétées deviennent les premières pierres de sa vie relationnelle.

Elles lui apprennent que le lien peut être sécurisant.

Que l'autre peut être une source de réconfort.

Que la rencontre n'est pas forcément synonyme de danger ou de perte de soi.

Bien avant les grandes histoires d'amour, c'est déjà la capacité d'aimer qui commence à se construire.

Les racines discrètes de la confiance en soi

Nous parlons souvent de confiance en soi comme d'une qualité personnelle.

Pourtant, ses racines plongent souvent dans une histoire beaucoup plus ancienne.

À cette période précoce de la vie, le nourrisson ne se vit pas encore comme un être séparé de sa mère.

Il existe dans une forme de continuité psychique avec elle.

Il ne perçoit pas seulement ce qu'elle fait.

Il ressent aussi sa manière d'être.

Sa sérénité ou son inquiétude.

Sa confiance ou ses doutes.

Sa capacité à accueillir la vie ou sa difficulté à s'y abandonner.

Dans cette proximité primitive, le bébé s'identifie naturellement à elle.

Il fait l'expérience de lui-même à travers l'expérience qu'elle a de lui.

Lorsqu'une mère regarde son enfant avec une confiance suffisante dans ses capacités à vivre, grandir et se développer, elle lui transmet quelque chose de précieux.

Non pas à travers des paroles.

Mais à travers une tonalité affective.

Comme un message silencieux qui dirait :

« Tu peux exister. »

« Tu as ta place. »

« La vie peut être accueillie. »

Peu à peu, ces expériences deviennent un socle intérieur.

Les premières racines de la confiance en soi se construisent souvent là.

Dans cette sensation profonde d'avoir été accueilli dans son élan de vie.

Pourquoi le regard amoureux nous touche-t-il autant ?

Des années plus tard, nous tombons amoureux.

Et quelque chose d'étonnant se produit.

Nous avons parfois le sentiment d'être vus comme rarement nous l'avons été auparavant.

L'autre semble percevoir quelque chose de profondément intime.

Quelque chose que nous avons parfois du mal à voir nous-mêmes.

Le regard amoureux possède alors une puissance particulière.

Parce qu'il réveille des expériences très anciennes.

Il réactive inconsciemment la mémoire de ces premiers moments où nous avons découvert notre existence dans les yeux d'un autre.

Nous retrouvons le plaisir d'être regardés avec intérêt.

Avec tendresse.

Avec émerveillement parfois.

Mais nous retrouvons également certaines peurs.

La peur que le regard se détourne.

La peur de ne plus compter.

La peur de perdre le lien.

C'est pourquoi les relations amoureuses réveillent souvent bien davantage que l'histoire présente.

Elles viennent toucher des couches très profondes de notre histoire affective.

Continuer d'exister lorsque l'autre détourne les yeux

Lorsque les premiers liens ont été suffisamment sécurisants, nous pouvons aimer sans dépendre entièrement du regard de l'autre pour exister.

Le regard aimé nous nourrit, nous réjouit, nous soutient.

Mais il n'est pas notre unique source de valeur.

Nous continuons d'exister même lorsqu'il s'absente.

Nous restons reliés à nous-mêmes.

Lorsque cette sécurité intérieure est plus fragile, les enjeux deviennent souvent plus complexes.

Le besoin d'être rassuré peut devenir envahissant.

L'absence de réponse à un message peut prendre une ampleur démesurée.

La moindre distance peut réveiller une angoisse profonde.

Car derrière le partenaire, ce n'est parfois pas seulement l'amour qui est en jeu.

C'est une question beaucoup plus ancienne :

« Est-ce que j'existe encore lorsque je ne suis plus dans les yeux de l'autre ? »

Toute la maturation affective consiste progressivement à pouvoir répondre oui à cette question.

À découvrir que nous pouvons continuer d'exister même lorsque l'autre s'éloigne.

Que nous pouvons rester reliés à nous-mêmes.

Et qu'aimer ne consiste pas à chercher sans cesse un regard qui nous manque, mais à rencontrer l'autre dans sa singularité tout en demeurant pleinement soi.

Une ouverture

Le regard maternel ne participe pas seulement à la naissance du lien, de la confiance en soi ou de la capacité d'aimer.

À cette étape précoce de la vie, il contribue également à quelque chose d'encore plus fondamental : la construction du sentiment d'exister comme un être unifié.

Car pour le nourrisson, être tenu dans les bras de sa mère, être contenu dans son regard et être accueilli dans son désir constituent d'abord une seule et même expérience.

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