Le regard thérapeutique : lorsqu'il devient possible de se rencontrer soi-même

Le regard thérapeutique

Lorsqu'il devient possible de se rencontrer soi-même

Tout au long de cette série, nous avons exploré le rôle du regard dans la construction de l'être humain.

Le regard qui nourrit.

Le regard qui participe à la naissance du sentiment d'exister.

Le regard qui continue de traverser nos relations amoureuses, nos attachements, nos peurs et nos espoirs.

Mais il existe parfois, au cours d'une vie, un autre regard.

Un regard différent.

Un regard qui n'appartient ni à un parent, ni à un partenaire, ni à un ami.

Le regard thérapeutique.

Pour beaucoup de personnes, entrer en thérapie constitue une expérience singulière.

Non pas parce qu'elles y apprennent immédiatement à aller mieux.

Mais parce qu'elles y découvrent une nouvelle manière d'être regardées.

Être vu autrement

Dans la vie quotidienne, nous sommes souvent regardés à travers les besoins, les attentes ou les inquiétudes des autres.

Nos proches nous aiment.

Ils souhaitent généralement notre bonheur.

Mais leur regard est naturellement impliqué.

Ils ont leurs peurs.

Leurs espoirs.

Leurs blessures.

Leurs attentes.

Lorsqu'une personne souffre, l'entourage cherche souvent à l'aider.

À rassurer.

À conseiller.

À trouver des solutions.

À faire disparaître ce qui fait mal.

Ces réactions sont profondément humaines.

Elles sont le plus souvent animées par l'affection.

Pourtant, elles peuvent parfois empêcher la rencontre avec ce qui cherche à être entendu.

Certaines émotions dérangent.

Certaines ambivalences inquiètent.

Certaines hésitations paraissent incompréhensibles.

Et il arrive alors que la personne se sente peu à peu invitée à montrer ce qui est acceptable plutôt que ce qui est vrai.

Un espace où rien n'a besoin d'être caché

Le cadre thérapeutique propose autre chose.

Le thérapeute ne rencontre pas un problème à résoudre.

Il rencontre une personne.

Une personne avec son histoire.

Ses blessures.

Ses ressources.

Ses contradictions.

Ses désirs.

Ses peurs.

Ses limites.

Ses élans de vie.

Son rythme.

Son devenir.

Dans cet espace, il n'est pas nécessaire d'être cohérent en permanence.

Il n'est pas nécessaire d'être raisonnable.

Il n'est pas nécessaire d'être fort.

Il n'est même pas nécessaire de savoir exactement ce que l'on ressent.

Tout ce qui est présent peut être accueilli.

La colère.

La tristesse.

L'envie.

La jalousie.

La honte.

L'amour.

L'ambivalence.

Les pensées contradictoires.

Les zones d'ombre comme les ressources.

Progressivement, la personne découvre qu'elle peut être vue dans son entièreté sans être réduite à ce qu'elle montre à un instant donné.

Un regard sans attente

L'une des particularités du regard thérapeutique réside dans l'absence d'attente personnelle.

Le thérapeute n'attend pas que son patient corresponde à une image idéale.

Il n'attend pas qu'il réussisse sa vie selon certains critères.

Il n'attend pas qu'il le rassure.

Il n'attend pas d'être aimé.

Il n'attend pas non plus que la relation dure éternellement.

Sa tâche consiste à accompagner.

À soutenir un processus.

À favoriser la rencontre de la personne avec elle-même.

Le thérapeute sait que la thérapie est destinée, un jour, à prendre fin.

Et lorsque ce moment arrive, il ne s'agit pas d'un abandon.

Il s'agit souvent du signe que quelque chose a suffisamment grandi pour poursuivre son chemin autrement.

Cette liberté donne au regard thérapeutique une qualité particulière.

La personne n'a pas à protéger son thérapeute.

Elle n'a pas à prendre soin de ses attentes.

Elle peut progressivement déposer ce qu'elle porte.

Être reconnu comme sujet

Peut-être est-ce là l'un des aspects les plus précieux de l'expérience thérapeutique.

Être reconnu comme un sujet.

Non comme un rôle.

Non comme une fonction.

Non comme un problème à corriger.

Mais comme un être humain singulier.

Avec une histoire qui mérite d'être entendue.

Avec des souffrances qui ont un sens.

Avec des comportements qui racontent quelque chose de son parcours.

Avec des ressources parfois oubliées.

Dans cet espace, les symptômes cessent progressivement d'être uniquement des obstacles.

Ils deviennent des messagers.

Les contradictions cessent d'être des fautes.

Elles deviennent des informations.

Les résistances cessent d'être des échecs.

Elles deviennent des tentatives de protection.

La personne découvre alors qu'il est possible de porter sur elle-même un regard différent.

Moins dur.

Moins inquiet.

Moins jugeant.

Devenir capable de se regarder autrement

Au fil du travail thérapeutique, quelque chose se transforme souvent.

Le regard du thérapeute n'a pas vocation à remplacer celui des autres.

Encore moins à devenir indispensable.

Sa fonction est tout autre.

Il offre temporairement un espace où peut se développer une nouvelle manière de se percevoir.

Progressivement, ce regard est intériorisé.

La personne apprend à reconnaître ses émotions sans les combattre immédiatement.

À accueillir ses fragilités sans les condamner.

À entendre ses besoins.

À respecter ses limites.

À faire davantage confiance à son expérience intérieure.

Autrement dit, elle développe peu à peu la capacité de porter sur elle-même un regard semblable à celui qu'elle a rencontré dans la relation thérapeutique.

Un regard qui rend libre

La thérapie ne consiste pas à créer une nouvelle dépendance.

Elle vise au contraire à permettre davantage de liberté.

La liberté d'être soi.

La liberté d'éprouver.

La liberté de penser.

La liberté d'aimer.

La liberté de choisir.

Peut-être est-ce cela, au fond, la fonction la plus profonde du regard thérapeutique.

Offrir à une personne un espace suffisamment sûr pour qu'elle ose se rencontrer.

Et découvrir peu à peu que ce qu'elle craignait parfois de montrer au monde n'était pas ce qui la rendait moins aimable.

Mais souvent ce qui la rendait profondément humaine.

Ainsi se referme le cercle ouvert dès les premiers instants de la vie.

Nous avons d'abord besoin du regard de l'autre pour découvrir que nous existons.

Puis nous apprenons progressivement à faire de ce regard reçu une présence intérieure.

Jusqu'à pouvoir, un jour, porter sur nous-mêmes un regard suffisamment stable, suffisamment respectueux et suffisamment vivant pour continuer à avancer, même lorsque personne ne nous regarde. 

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