Peur de la grossesse et de l’accouchement
Peur de la grossesse et de l’accouchement
Quand le corps réveille une histoire
La grossesse est souvent racontée comme un temps heureux. Celui de l’attente, de la projection, de la préparation à la rencontre avec l’enfant.
Pourtant, elle peut aussi faire surgir des peurs.
Peur que quelque chose arrive au bébé. Peur que le corps ne soit pas capable de mener la grossesse à son terme. Peur de souffrir, de perdre le contrôle. Peur de l’accouchement, de l’ouverture du corps, de la séparation. Parfois même, une angoisse plus diffuse apparaît, sans que la future mère puisse véritablement dire ce qui lui fait peur.
« Tout va bien, je le sais… mais mon corps, lui, semble ne pas le savoir. » |
Cette phrase pourrait être celle de nombreuses femmes.
Avoir peur pendant une grossesse ne signifie pas nécessairement qu’une difficulté psychique profonde est à l’œuvre. Donner naissance est une expérience importante, corporelle, intime et en partie imprévisible. Il est naturel qu’elle puisse susciter des inquiétudes.
Mais lorsque la peur surprend par son intensité, lorsqu’elle semble déborder ce qui est en train de se vivre ou qu’elle persiste malgré les éléments rassurants, peut-être pouvons-nous l’écouter autrement.
Non pour lui trouver immédiatement une cause.
Non pour la faire taire.
Mais pour nous demander : de quoi cette peur parle-t-elle ?
Avoir peur d’accoucher n’est pas nécessairement pathologique
Certaines femmes redoutent la douleur. D’autres craignent une complication médicale, une césarienne, une intervention, ou simplement de ne pas savoir comment elles réagiront le moment venu.
D’autres encore disent quelque chose de plus difficile à préciser :
« Je ne sais pas pourquoi, mais je ne peux pas penser à l’accouchement. » « Dès que j’imagine le bébé sortir, je panique. » « J’ai besoin de tout contrôler. » « J’ai peur qu’il lui arrive quelque chose. » |
Il existe une grande diversité dans la manière de vivre psychiquement la grossesse et la perspective de l’accouchement.
Le terme tocophobie désigne une peur intense et pathologique de la grossesse ou de l’accouchement. Lorsque la peur devient massive, envahissante ou invalidante, ou lorsqu’elle entraîne une souffrance psychique importante, elle relève du champ médical et nécessite une évaluation et une prise en charge adaptées par des professionnels de santé.
Mais toutes les peurs de la grossesse ou de l’accouchement ne relèvent pas de la tocophobie.
Entre l’inquiétude ordinaire et la peur pathologique existe tout un territoire émotionnel et psychique qui mérite lui aussi d’être entendu.
C’est dans cet espace que je souhaite me situer ici.
La grossesse bouleverse les frontières du corps
Être enceinte est une expérience corporelle singulière.
Pendant plusieurs mois, un autre être se développe à l’intérieur de son propre corps.
Le ventre s’arrondit. Le souffle change. Les sensations se modifient. Puis apparaissent les premiers mouvements de l’enfant.
Pour certaines femmes, ces transformations sont vécues avec émerveillement. Pour d’autres, elles peuvent provoquer de l’étrangeté ou de l’inconfort.
Et ces sentiments peuvent coexister.
On peut avoir profondément désiré son enfant et ne pas aimer être enceinte.
On peut être heureuse de sentir son bébé bouger et éprouver parfois l’étrangeté de cette présence à l’intérieur de soi.
On peut attendre impatiemment la rencontre et avoir peur de l’accouchement.
La vie psychique n’est pas faite d’émotions parfaitement ordonnées.
La grossesse vient précisément bousculer certaines frontières : entre soi et l’autre, le dedans et le dehors, ce que l’on maîtrise et ce qui nous échappe.
Et c’est peut-être aussi pour cela qu’elle peut faire résonner des éprouvés inattendus.
Devenir celle qui porte
La grossesse provoque un déplacement particulier dans l’histoire d’une femme.
Elle devient celle qui porte.
Or devenir celle qui porte peut aussi déplacer psychiquement vers celle qui nous a portée.
La relation à sa propre mère peut alors être revisitée.
Certaines femmes connaissent très précisément leur histoire de naissance. D’autres n’en savent presque rien.
Et puis il existe toutes ces phrases qui circulent dans les familles :
« J’ai failli te perdre. » « Tu ne voulais pas sortir. » « J’ai souffert pendant vingt heures pour t’avoir. » « Tu es arrivée beaucoup trop tôt. » « Après ta naissance, ils t’ont emmenée. » |
Ces paroles ne déterminent pas la manière dont une femme vivra sa propre grossesse.
Mais elles appartiennent à son histoire.
Et lorsqu’à son tour elle s’apprête à donner naissance, elles peuvent parfois prendre une résonance nouvelle.
Avant de donner naissance, nous sommes nous-mêmes nés
Attendre un enfant nous projette naturellement vers une naissance à venir.
Mais cette naissance peut également nous ramener, d’une manière beaucoup moins consciente, vers une autre naissance : la nôtre.
Avant d’être celle qui porte, la future mère a été portée.
Avant d’être celle dont le corps va laisser passer un enfant du dedans vers le dehors, elle a elle-même connu ce passage.
Cette question de la naissance occupe une place importante dans l’histoire de la psychanalyse.
En 1924, Otto Rank lui consacre un ouvrage fondamental, Le Traumatisme de la naissance. Il place au centre de sa réflexion la rupture que constitue la venue au monde et ouvre ainsi un champ de pensée considérable autour des expériences très précoces, de la séparation et de l’angoisse.
La naissance est en effet un passage radical.
In utero, le fœtus vit dans une dépendance physiologique totale. Son oxygénation et son alimentation sont assurées par les échanges placentaires et le cordon ombilical. À la naissance, cette organisation cesse : le cordon est coupé, la respiration pulmonaire s’installe, le placenta est perdu.
Quelque chose de l’unité physiologique antérieure prend fin.
Et pourtant, l’enfant ne devient évidemment pas autonome.
Il reste profondément dépendant de la présence et des soins de l’autre.
La naissance porte ainsi un paradoxe essentiel :
une séparation physique advient alors même que le besoin de lien demeure vital.
Rank nous invite à penser la portée psychique de cette première rupture.
Cela ne signifie pas que toute peur de l’accouchement serait la répétition du traumatisme de sa propre naissance. Une telle lecture enfermerait la singularité de chaque femme dans une explication toute faite.
Mais elle nous autorise à poser une question :
qu’est-ce que l’expérience de donner naissance peut venir solliciter de notre propre expérience d’avoir été mise au monde ?
Ce dont nous ne nous souvenons pas
Nous arrivons ici à une distinction importante.
Nous ne nous souvenons pas de notre naissance comme nous pouvons nous souvenir d’une scène de notre enfance.
Nous ne possédons pas un récit conscient de notre vie intra-utérine que nous pourrions simplement retrouver.
Mais notre histoire ne commence pas avec nos premiers souvenirs.
Avant de pouvoir raconter, nous avons éprouvé.
Avant les mots, il y a eu les sensations, les rythmes, le contact, l’apaisement, la tension, la continuité et les ruptures.
Une part importante de la pensée psychanalytique s’est précisément intéressée à ces temps très précoces de la construction psychique.
Esther Bick a travaillé sur les premières expériences de contenance. Bion s’est intéressé à la transformation de ce qui est d’abord éprouvé avant de pouvoir devenir pensable. Winnicott a montré combien la continuité d’être et le sentiment d’exister se construisent dans la relation et dans un environnement suffisamment sécurisant.
Piera Aulagnier ira elle aussi explorer ce territoire très précoce. Sa notion d’originaire permet notamment de penser des formes d’inscription psychique qui précèdent encore la possibilité de mettre l’expérience en mots.
Ces auteurs empruntent des chemins théoriques différents.
Mais leurs travaux nous permettent de soutenir une idée essentielle :
une expérience peut participer à notre construction psychique sans être accessible sous la forme d’un souvenir racontable.
C’est pourquoi je préfère parler ici de traces, d’éprouvés ou d’inscriptions précoces plutôt que d’affirmer simplement que « le corps se souvient ».
Cette nuance est importante.
Elle permet d’écouter ce qui se manifeste sans fabriquer de souvenirs ni chercher une origine cachée à toute sensation.
Quand le présent fait résonner une histoire ancienne
Pendant la grossesse, le corps se transforme profondément.
Ses limites changent.
Un autre grandit à l’intérieur de soi.
Puis approche le moment où il faudra laisser cet autre passer du dedans vers le dehors.
Pour certaines femmes, ces transformations peuvent entrer en résonance avec quelque chose de leur histoire sans qu’elles puissent immédiatement le représenter.
Cela peut apparaître sous la forme d’une tension corporelle, d’une sensation d’oppression, d’un besoin de contrôle, d’une difficulté à imaginer le passage de l’enfant ou d’une angoisse dont l’origine paraît insaisissable.
Il serait imprudent d’en conclure :
« Votre corps se souvient de votre naissance. » |
Nous pouvons en revanche ouvrir une question :
Qu’est-ce que cette expérience corporelle actuelle vient solliciter dans votre histoire ?
Cette histoire comporte ce qui a été vécu, ce qui a été raconté, ce qui a été imaginé et parfois ce qui a été tu.
Elle comprend notre relation à notre mère, le récit de notre naissance, les événements qui l’ont entourée, les expériences de séparation qui ont suivi.
Et peut-être aussi quelque chose de ces premiers temps de l’existence qui ont participé à notre construction avant que nous puissions en faire le récit.
Il ne s’agit pas de retrouver à tout prix ce quelque chose.
Il s’agit de laisser ouverte la possibilité qu’une expérience présente puisse en faire résonner une autre.
Se séparer n’est pas perdre
L’accouchement porte en lui un autre paradoxe.
Pendant plusieurs mois, l’enfant est contenu dans le corps maternel.
Où que sa mère aille, il est là.
Elle sent ses mouvements, perçoit ses rythmes, pose la main sur son ventre.
Puis vient la naissance.
Et pour que l’enfant puisse être mis au monde, il faut précisément qu’il ne soit plus contenu dans le corps de sa mère.
Il faut se séparer pour pouvoir se rencontrer autrement.
La naissance met réellement fin à quelque chose : les conditions de la vie intra-utérine disparaissent. Le placenta, qui constituait avec le fœtus une unité physiologique vitale, est perdu.
Mais l’enfant, lui, n’est pas perdu.
La distinction entre perte et manque, et plus largement entre perdre et se séparer, prend ici tout son sens.
Psychiquement, ces expériences peuvent parfois se confondre.
Se séparer peut être ressenti comme perdre.
L’absence peut être vécue comme une disparition.
Et l’approche de l’accouchement peut venir toucher cette confusion de manière particulièrement sensible.
Ces pensées appartiennent aussi aux inquiétudes que peuvent connaître de nombreuses femmes enceintes. Il ne s’agit donc pas de leur attribuer systématiquement une signification inconsciente.
Mais lorsqu’elles deviennent particulièrement présentes, il peut être intéressant d’écouter ce qu’elles viennent toucher.
Car accoucher ne signifie pas perdre son enfant.
Cela signifie transformer profondément la manière d’être en lien avec lui.
Le corps cesse de le contenir.
D’autres formes de contenance vont progressivement prendre place : les bras, la voix, le regard, les soins, la présence.
La séparation physique ouvre ainsi une nouvelle forme de relation.
Quand l’histoire familiale entre dans la grossesse
À cette histoire personnelle s’ajoute celle des générations qui nous ont précédés.
Certaines histoires sont racontées.
D’autres sont entourées de silence.
Une femme peut avoir grandi avec l’idée que « dans la famille, les femmes accouchent mal », que les bébés naissent toujours prématurément, que les mères doivent souffrir ou que devenir mère exige nécessairement de se sacrifier.
Ces représentations appartiennent au paysage psychique dans lequel elle s’est construite.
Elles ne constituent pas un destin.
Le travail transgénérationnel ne consiste surtout pas à établir une chaîne simpliste :
« Ma grand-mère a vécu cela, donc j’ai peur d’accoucher. » |
Il s’agit plutôt d’interroger ce qui nous a été transmis par les récits, les silences, les attitudes, les représentations du corps féminin, de la naissance, de la maternité, de la séparation ou de la perte.
Puis de pouvoir progressivement se demander :
Recevoir une histoire ne signifie pas devoir la répéter.
« Je sais que tout va bien, mais mon corps panique »
Certaines femmes expriment très clairement ce décalage.
Les examens sont rassurants.
Le bébé se développe normalement.
Le suivi médical n’indique aucune difficulté particulière.
La pensée sait.
Et pourtant, le corps semble raconter autre chose.
Le ventre se contracte.
Le souffle devient plus court.
La gorge se serre.
Le besoin de tout anticiper devient envahissant.
Dans ces moments-là, répondre uniquement par le raisonnement peut ne pas suffire.
Car une émotion ne disparaît pas nécessairement parce qu’on lui explique qu’elle n’a pas de raison d’être.
Plutôt que de demander immédiatement :
« Comment faire pour ne plus avoir peur ? » |
une autre question peut alors être proposée :
« Qu’est-ce qui se passe en moi lorsque cette peur apparaît ? » |
Peu à peu, ce qui était seulement éprouvé peut parfois commencer à être représenté.
Et ce qui peut être représenté peut progressivement devenir pensable.
Le corps n’est pas celui qu’il faut faire taire
C’est ici que l’approche psychocorporelle peut prendre toute sa place.
Lorsque le corps manifeste de l’angoisse, notre premier réflexe est souvent de vouloir le calmer.
Respirer pour ne plus avoir peur.
Se détendre.
Lâcher prise.
Mais « lâcher prise » peut devenir une injonction supplémentaire pour celle qui cherche précisément à retrouver un sentiment de sécurité.
Avant de pouvoir relâcher, encore faut-il se sentir suffisamment en sécurité pour le faire.
Le travail corporel peut alors poursuivre un objectif différent : retrouver des appuis.
Et peu à peu éprouver que ce corps qui se transforme reste son corps.
La sophrologie périnatale peut elle aussi offrir un espace précieux lorsqu’elle s’inscrit dans un accompagnement adapté : non pour promettre un accouchement sans peur ou sans douleur, mais pour permettre à la femme de mieux habiter son corps, d’apprivoiser certaines sensations et de découvrir ses propres ressources.
La peur n’a pas nécessairement besoin de disparaître pour devenir moins envahissante.
Elle peut aussi être entendue, accompagnée et traversée.
Ne pas chercher une cause, permettre une rencontre
Une sensation peut parfois conduire à une image.
Une image rappeler une phrase.
Une phrase faire revenir une histoire.
Une peur actuelle rencontrer un récit familial.
Et parfois… rien de tout cela.
Il est important aussi de pouvoir ne pas savoir.
Le travail thérapeutique ne consiste pas à fabriquer une origine à l’angoisse.
Il ne s’agit pas de convaincre une femme que sa peur vient de sa naissance, de sa mère ou de son histoire familiale.
Il ne s’agit pas davantage de rechercher dans les générations précédentes l’événement qui expliquerait tout.
Il s’agit de créer suffisamment d’espace pour écouter ce qui se joue pour elle.
Car une même peur peut avoir des significations profondément différentes d’une femme à l’autre.
De l’enfant que l’on a été à la mère que l’on devient
La grossesse possède peut-être cette particularité : elle fait se rencontrer plusieurs temporalités.
Il y a l’enfant à venir.
Il y a la femme qui le porte.
Il y a parfois la mère qui l’a portée.
Il y a les femmes et les histoires qui l’ont précédée.
Et quelque part, il y a aussi l’enfant qu’elle a elle-même été.
La grossesse ne fait pas nécessairement revenir le passé.
Mais elle peut le remettre en mouvement.
Elle peut faire surgir des questions jusque-là silencieuses, modifier le regard porté sur sa propre mère, réveiller certains récits ou faire apparaître des sensations auxquelles aucun mot n’était jusque-là associé.
La peur de la grossesse ou de l’accouchement peut donc parler de l’événement qui approche.
De la douleur.
De l’inconnu.
De l’imprévisibilité.
De la séparation.
Mais parfois, elle semble aussi faire résonner quelque chose de plus ancien.
La peur n’est pas toujours seulement la peur de ce qui va arriver. Elle peut aussi être l’écho de quelque chose qui cherche à être entendu.
L’accompagner ne consiste alors ni à la banaliser, ni à lui attribuer immédiatement une origine.
Il s’agit d’ouvrir un espace où le corps et la parole puissent se rencontrer.
Où l’histoire familiale puisse être regardée sans devenir un destin.
Où la séparation puisse progressivement se différencier de la perte.
Où une femme puisse rencontrer l’enfant qu’elle a été sans être ramenée à cette seule place.
Pour avancer vers celle qu’elle devient.
Car peut-être est-ce aussi l’un des mouvements les plus profonds de la grossesse :
accueillir l’enfant qui vient tout en rencontrant autrement celle que l’on a été.
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