Pourquoi certaines personnes nous touchent-elles immédiatement ?

Pourquoi certaines personnes nous touchent-elles immédiatement ?

Ce que la psychanalyse nous apprend sur nos rencontres

Il y a des rencontres qui nous laissent presque indifférents. Et puis il y en a d'autres.

Une personne entre dans une pièce, prononce quelques mots, pose un regard sur nous et, sans que nous sachions vraiment pourquoi, quelque chose se passe.

Nous nous sentons immédiatement en confiance. Ou au contraire sur nos gardes. Nous avons envie de nous rapprocher, de poursuivre la conversation. Parfois, c'est une irritation inexplicable qui apparaît. Une gêne. Une méfiance. Ou cette impression étrange de connaître déjà quelqu'un que nous rencontrons pourtant pour la première fois.

Nous disons alors :

« Je le sens bien. »

« Je ne sais pas pourquoi, mais cette personne me touche. »

« Il y a quelque chose chez elle qui me rappelle quelqu'un. »

 

Ou simplement : « C'est étrange, j'ai l'impression de la connaître depuis toujours. »

Que se passe-t-il dans ces instants ?

Pourquoi certaines personnes viennent-elles toucher en nous quelque chose de si familier alors même que nous ne les connaissons pas ?

La psychanalyse nous invite à envisager une hypothèse troublante : nous ne rencontrons jamais l'autre uniquement avec notre conscience. Notre inconscient est lui aussi présent à la rencontre. Et avec lui, toute notre histoire.

Nous ne rencontrons jamais vraiment l'autre pour la première fois

Lorsque nous rencontrons quelqu'un, nous percevons évidemment son visage, ses paroles, son comportement. Mais nous percevons aussi une multitude d'éléments auxquels nous ne prêtons pas consciemment attention.

La tonalité de sa voix. Son rythme.

Sa manière de nous regarder ou de détourner les yeux.

La distance qu'elle installe entre elle et nous. Ses silences.

Sa façon d'occuper l'espace. Les mots qu'elle choisit. Ses gestes.

 

Notre corps participe lui aussi à cette rencontre : il se détend, se tend, se rapproche, se met en vigilance, parfois avant même que nous ayons pu mettre des mots sur ce que nous ressentons.

Et tout cela vient rencontrer une histoire qui existait bien avant cette personne. Notre histoire.

Nous n'entrons jamais dans une relation comme une page blanche. Nous y entrons avec les premières expériences de notre existence, notre manière d'avoir été regardés, portés, rassurés, entendus. Avec les séparations que nous avons vécues. Avec nos expériences d'amour, d'abandon, de sécurité, d'intrusion, d'absence, de reconnaissance.

Avec aussi tout ce que nous avons oublié. Car oublier ne signifie pas nécessairement que ce qui a été vécu a disparu.

L'inconscient : ce qui agit sans que nous le sachions

Freud a profondément bouleversé notre représentation de l'être humain en proposant cette idée : nous ne sommes pas entièrement transparents à nous-mêmes. Une partie de notre vie psychique nous échappe.

Certaines représentations, certains désirs, certaines expériences deviennent incompatibles avec ce que notre psychisme peut supporter ou accepter consciemment. Ils peuvent alors être refoulés.

Mais le refoulement n'est pas un effacement. Ce qui a été rejeté hors de la conscience continue d'exister et peut chercher à revenir sous une autre forme.

Un rêve. Un lapsus. Un acte manqué.

Une émotion dont l'intensité nous surprend.

Une répétition relationnelle.

Une réaction que nous trouvons nous-mêmes disproportionnée.

 

Freud parle du retour du refoulé : ce qui a été maintenu hors de la conscience peut réapparaître, parfois sans que nous comprenions immédiatement ce qui est en train de se jouer.

L'inconscient possède par ailleurs sa propre logique. Il procède notamment par condensation — plusieurs représentations peuvent se trouver réunies en une seule — et par déplacement, lorsqu'un affect ou une représentation vient se porter sur autre chose.

Il ne raconte donc pas nécessairement notre histoire comme nous la raconterions consciemment.

Il la transforme. Il la déplace. Il la met en scène. Et parfois, il la répète.

Quand le présent rencontre le passé

Nous pouvons alors comprendre autrement certaines rencontres.

Une personne que nous connaissons à peine peut éveiller une émotion très ancienne. Non pas nécessairement parce qu'elle ressemble objectivement à quelqu'un de notre passé, mais parce qu'un détail de sa présence vient rencontrer une trace déjà inscrite en nous.

Une manière de parler. Une indisponibilité. Une douceur. Une autorité.

Une façon de se retirer lorsque nous nous approchons.

Une manière d'avoir besoin de nous.

 

Quelque chose résonne.

Nous croyons parfois réagir uniquement à la personne qui se trouve devant nous alors qu'une part de notre réaction appartient également à notre histoire.

C'est l'un des aspects essentiels du transfert en psychanalyse : des attentes, des affects ou des modalités relationnelles issus de relations antérieures viennent se rejouer dans une relation actuelle.

Cela ne signifie pas que l'autre n'existe pas réellement. Cela signifie que nous le rencontrons aussi avec les traces de ceux qui l'ont précédé.

Le présent et le passé se superposent parfois sans que nous en ayons conscience.

Nos histoires peuvent-elles se « reconnaître » ?

J'aime cette idée que certaines histoires semblent parfois se reconnaître. Mais il faut être précis sur ce que nous mettons derrière ces mots.

Il ne s'agit pas d'imaginer que nos cellules identifieraient mystérieusement l'histoire de l'autre, ni qu'une force invisible organiserait nos rencontres.

Il s'agit plutôt d'observer à quel point nous sommes sensibles, souvent inconsciemment, à une multitude de signes.

Notre manière d'être en relation porte quelque chose de notre histoire.

Notre façon de nous approcher. De séduire. De nous protéger.

De demander. De nous taire. De prendre soin.

De nous rendre indispensables. De craindre la séparation.

De supporter ou non la proximité.

 

Et l'autre arrive lui aussi avec sa propre organisation relationnelle. C'est alors que deux histoires peuvent parfois s'emboîter avec une précision étonnante.

Celui qui redoute profondément d'être abandonné peut être attiré par celui qui éprouve le besoin de maintenir une certaine distance.

Celui qui a appris très tôt à prendre soin des autres peut rencontrer celui qui attend inconsciemment d'être pris en charge.

Celui qui cherche sans cesse à être reconnu peut être particulièrement sensible à celui dont la reconnaissance demeure difficile à obtenir.

Chacun vient toucher chez l'autre quelque chose qui existait déjà.

Et c'est ainsi que certaines relations deviennent particulièrement intenses. Elles ne parlent pas seulement du présent. Elles viennent parfois réveiller une histoire beaucoup plus ancienne.

« L'inconscient est structuré comme un langage »

Avec Lacan, l'écoute psychanalytique accorde une place essentielle au langage.

« L'inconscient est structuré comme un langage »

 

Nos mots ne sont jamais complètement neutres. Nous possédons tous une sorte de lexique intime. Certaines expressions reviennent régulièrement dans notre manière de raconter notre existence.

« Il faut tenir. » « Je dois gérer. » « Je me débrouille. »

« Je n'ai besoin de personne. » « Je suis toujours de trop. »

« Je dois faire attention. » « Je ne veux déranger personne. »

 

Écoutées isolément, ces phrases peuvent sembler banales. Mais lorsqu'elles reviennent encore et encore, elles deviennent intéressantes.

Pourquoi ce mot-là ? Pourquoi cette expression ? Pourquoi cette métaphore ?

Pourquoi une personne parle-t-elle sans cesse de « tenir », une autre de « lutter », une autre de « disparaître », de « respirer », de « prendre sa place » ou de « ne pas peser » ?

Le langage porte notre manière singulière d'habiter le monde.

Et il y a aussi la musique qui accompagne les mots.

Le débit de la parole. Les hésitations. Les accélérations.

Les silences. Les changements de tonalité.

Le rire qui surgit au moment de raconter quelque chose de douloureux.

Le mot qui manque. Celui qui revient sans cesse.

Celui qui est prononcé presque par inadvertance.

 

En thérapie, nous écoutons donc ce que la personne raconte. Mais nous pouvons aussi écouter comment elle le raconte. Parce que parfois, quelque chose de l'histoire se glisse précisément là.

Et le corps ?

Le corps ne nous livre pas une vérité cachée qu'il suffirait de savoir décoder. Il faut se méfier des interprétations trop rapides.

Un corps fermé ne « signifie » pas nécessairement quelque chose de précis. Une douleur ne peut être réduite à une origine psychologique. Un geste ne possède pas un dictionnaire universel.

Mais le corps participe à notre expérience psychique. Il peut se tendre lorsque nous évoquons une situation.

La respiration peut devenir plus courte. La gorge se serrer.

Les épaules se relever. Le regard se détourner.

Une agitation peut apparaître.

Ou, au contraire, quelque chose peut soudain se relâcher.

 

Ces manifestations deviennent intéressantes lorsqu'elles sont accueillies sans chercher immédiatement à les expliquer.

Qu'est-ce qui se passe en moi lorsque je prononce ces mots ? Qu'est-ce que je ressens lorsque cette personne s'approche ? Que se passe-t-il lorsque j'imagine dire non ?

Le corps devient alors non pas une preuve, mais une voie d'exploration. Une autre manière d'écouter.

Ce que nous répétons sans le savoir

Freud s'est également intéressé à cette tendance humaine étonnante : nous pouvons répéter des situations qui nous font pourtant souffrir.

Changer de partenaire mais retrouver une dynamique relationnelle très proche.

Nous sentir régulièrement abandonnés. Choisir des personnes indisponibles.

Nous retrouver toujours à prendre soin de tout le monde. Ne jamais demander d'aide.

Avoir sans cesse le sentiment de devoir prouver notre valeur.

 

Nous pouvons alors nous demander : pourquoi est-ce que cela m'arrive encore ? La question est légitime.

Mais en thérapie, nous pouvons progressivement la déplacer : qu'est-ce qui se rejoue ici ? Et surtout : qu'est-ce que cette situation vient toucher de mon histoire ?

Ce changement de regard est important. Il ne s'agit plus seulement de chercher un responsable à l'extérieur ou de se reprocher ses propres choix. Il s'agit de devenir curieux de ce qui se répète.

Car la répétition raconte quelque chose.

Quand l'histoire a commencé avant nous

Certaines histoires ne commencent d'ailleurs pas avec notre naissance. Nous naissons dans une famille qui possède déjà son histoire, ses liens, ses pertes, ses conflits, ses silences, ses représentations.

Nous recevons des récits. Mais nous héritons également de ce qui se raconte moins facilement.

Les deuils dont on parle peu. Les séparations. Les exclusions. Les secrets.

Les places assignées dans la famille. Les attentes parentales.

Les manières d'aimer, de se protéger, de se taire ou de traverser les conflits.

 

C'est dans ce sens que le travail transgénérationnel peut être précieux : non pas pour affirmer que nous porterions littéralement des « mémoires » appartenant à nos ancêtres, mais pour chercher comment une histoire familiale continue à produire des effets dans les générations suivantes.

Par les paroles. Par les silences. Par les comportements.

Par les places occupées dans la famille.

Par ce qui a pu ou non être symbolisé et transmis.

 

Il arrive alors qu'en travaillant sur une difficulté très actuelle, une histoire beaucoup plus ancienne apparaisse. Et soudain, certains morceaux commencent à se relier.

Rendre visible ce qui agissait dans l'ombre

Le travail thérapeutique ne consiste pas à tout expliquer par le passé. Il ne s'agit pas non plus de retrouver à tout prix un souvenir caché qui expliquerait notre existence.

Il consiste davantage à écouter.

Écouter les répétitions. Les émotions. Les mots. Les silences.

Les sensations corporelles. Les contradictions.

Ce que nous désirons et ce que nous faisons pourtant.

Ce qui revient alors même que nous avions décidé que « cette fois-ci, ce serait différent ».

 

Peu à peu, quelque chose qui agissait jusque-là sans être reconnu peut devenir perceptible. Puis pensable. Puis racontable.

Ce passage est essentiel. Parce que lorsque nous pouvons voir ce qui se rejoue, nous ne sommes déjà plus tout à fait condamnés à le rejouer de la même manière.

Mais pour regarder, il faut pouvoir se sentir en sécurité

Il existe enfin une condition fondamentale. Nous ne pouvons pas approcher nos zones les plus sensibles dans n'importe quel environnement.

Certaines défenses psychiques se sont construites précisément parce qu'à un moment donné elles étaient nécessaires. Les faire tomber brutalement n'aurait aucun sens.

Le travail thérapeutique nécessite donc un cadre.

Un espace confidentiel. Une écoute qui ne juge pas.

Une relation dans laquelle la personne peut avancer à son rythme.

 

La sécurité ne signifie pas que rien ne sera douloureux. Elle signifie que ce qui surgira pourra être accueilli sans humiliation, sans critique, sans utilisation ultérieure de ce qui aura été confié.

Lorsqu'un environnement devient suffisamment sécurisant, le sujet n'a plus besoin de consacrer autant d'énergie à se protéger.

 

C'est peut-être ici que Winnicott nous apporte quelque chose d'essentiel. Quelque chose peut alors commencer à se déployer.

C'est aussi la raison pour laquelle, dans ma pratique comme dans les stages que j'anime, je considère la confidentialité comme une partie du travail lui-même. Ce qui est confié dans cet espace y demeure. Il n'a pas vocation à devenir un récit public. Il appartient à celui ou celle qui l'a vécu.

Retrouver une possibilité de mouvement

Nous ne pouvons pas changer ce qui a eu lieu. Nous ne pouvons pas réécrire notre enfance. Nous ne pouvons pas effacer les blessures, les absences ou les pertes.

Mais nous pouvons transformer la place qu'elles occupent aujourd'hui dans notre vie.

C'est peut-être là que réside l'une des possibilités les plus précieuses du travail thérapeutique.

Ce qui était agi peut commencer à être pensé.

Ce qui était répété peut être interrogé.

Ce qui était porté silencieusement peut trouver des mots.

Ce que le corps exprimait seul peut rejoindre l'espace de la parole et de la représentation.

 

Et ce qui semblait condamné à se reproduire peut, peu à peu, trouver d'autres chemins.

Nos rencontres continueront de nous toucher. Certaines personnes continueront de réveiller en nous des émotions dont nous ne comprendrons pas immédiatement l'origine. Et heureusement.

Car notre inconscient ne constitue pas seulement un réservoir de blessures. Il participe aussi à notre créativité, à nos désirs, à nos intuitions, à notre manière singulière d'entrer en relation avec le monde.

L'enjeu n'est donc pas de nous débarrasser de notre inconscient. Il est peut-être d'apprendre à l'écouter.

À entendre la musique particulière de nos mots.

À reconnaître les histoires anciennes lorsqu'elles viennent se glisser dans nos relations présentes.

À sentir ce qui, dans notre corps, demande notre attention.

 

Et, progressivement, à distinguer ce qui appartient au passé de ce qui est en train de se vivre aujourd'hui.

Notre histoire ne disparaît pas. Elle reste nos racines. Mais elle ne décide plus seule de la direction dans laquelle nous allons.

 

Et quelque chose peut, à nouveau, se remettre en mouvement.



 

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