Quand le maternel a manqué : les traces invisibles à l'âge adulte

 

Quand le maternel a manqué : les traces invisibles à l'âge adulte

« Je sais que je suis adulte, mais parfois je me sens terriblement seul. »

Cette phrase, ou une variante de celle-ci, revient souvent dans les cabinets de psychothérapie.

Certaines personnes vivent avec un sentiment diffus de vide. D'autres ont besoin d'être constamment rassurées. Certaines encore ont appris à tout gérer seules, sans jamais demander d'aide. D'autres enfin se sentent responsables du bien-être de chacun, comme si elles devaient continuellement porter le monde sur leurs épaules.

Ces difficultés ne trouvent pas toujours leur origine dans des événements spectaculaires ou des traumatismes visibles.

Parfois, elles prennent racine dans quelque chose de beaucoup plus discret : une insuffisance de soutien dans les tout premiers temps de la vie.

Non pas nécessairement un manque d'amour.

Mais un manque de disponibilité psychique, de contenance ou d'accordage émotionnel.

Nous naissons dans une dépendance absolue

À la naissance, le bébé humain est l'un des êtres les plus dépendants du règne vivant.

Il ne peut ni se nourrir, ni se déplacer, ni réguler seul ses émotions.

Son existence repose entièrement sur la présence d'un autre.

Cette dépendance n'est pas seulement physique.

Elle est aussi psychique.

Le nourrisson ne possède pas encore un sentiment stable d'exister comme être séparé.

Il vit dans une continuité de sensations, de besoins, de tensions et d'apaisements.

Lorsque la faim survient, elle envahit tout son être.

Lorsque le réconfort arrive, il ne le distingue pas encore clairement de lui-même.

Le monde est alors vécu comme une expérience globale dans laquelle intérieur et extérieur ne sont pas encore différenciés.

C'est pourquoi les premiers soins reçus occupent une place si importante.

Ils constituent les premières pierres de notre sentiment de sécurité.

Le premier arrachement

Le psychanalyste Otto Rank a été l'un des premiers à souligner l'importance psychique de la naissance.

Avant de venir au monde, l'enfant évolue dans un univers de continuité. Ses besoins sont satisfaits sans délai. Il est contenu, porté, enveloppé.

La naissance constitue une rupture radicale.

Pour la première fois, il faut respirer seul.

Supporter la faim.

Le froid.

L'absence.

L'attente.

Bien sûr, le bébé ne conserve aucun souvenir conscient de cette expérience.

Mais cette première séparation inaugure une réalité fondamentale de la condition humaine : nous sommes des êtres séparés.

Toute notre vie psychique va progressivement s'organiser autour de cette tension entre le besoin de lien et la nécessité de devenir soi.

La fonction maternelle : un soutien à l'existence

Pour traverser cette vulnérabilité extrême, le bébé a besoin d'un environnement suffisamment sécurisant.

Les travaux de Donald Winnicott ont profondément éclairé cette question.

Selon lui, le nourrisson n'a pas besoin d'une mère parfaite.

Il a besoin d'une mère « suffisamment bonne ».

C'est-à-dire d'une personne capable de percevoir ses besoins, de s'y adapter de manière suffisamment juste et de lui offrir une expérience de continuité.

Lorsque le bébé pleure et qu'une présence vient répondre.

Lorsqu'il est effrayé et qu'il est contenu.

Lorsqu'il est désorganisé et qu'un adulte l'aide à retrouver un apaisement.

Alors se construit peu à peu une confiance fondamentale.

Le bébé découvre qu'il peut traverser les tensions sans être détruit.

Il fait l'expérience que quelqu'un est là.

Que le monde répond.

Que son existence a une valeur.

Quand quelque chose a manqué

La plupart des parents aiment leurs enfants.

Pourtant, aimer ne suffit pas toujours à répondre aux besoins psychiques d'un nourrisson.

La dépression, l'épuisement, les difficultés conjugales, un deuil, une maladie ou simplement les blessures psychiques des parents peuvent parfois limiter leur disponibilité.

L'enfant s'adapte alors comme il peut.

Certains deviennent très sages.

D'autres hypervigilants.

D'autres encore apprennent à ne rien demander.

Ces adaptations sont souvent intelligentes et nécessaires à l'époque.

Mais elles peuvent laisser des traces durables.

À l'âge adulte, elles se manifestent parfois sous des formes inattendues.

Le vide intérieur

Certaines personnes décrivent une sensation difficile à expliquer.

Elles ont une vie remplie.

Des proches.

Un travail.

Des projets.

Et pourtant demeure un sentiment de manque.

Comme si quelque chose n'était jamais tout à fait suffisant.

Comme si un appui fondamental faisait défaut.

Ce vide n'est pas un caprice.

Il peut être la trace d'un soutien psychique qui n'a pas été suffisamment intériorisé dans les premiers temps de la vie.

La peur de l'abandon

L'angoisse d'abandon est souvent réduite à une peur excessive de la séparation.

En réalité, elle est souvent beaucoup plus profonde.

Elle renvoie parfois à une expérience archaïque : celle de ne plus sentir la présence qui soutient l'existence.

Pour certaines personnes, un retard à un message, un silence ou une prise de distance peuvent réactiver une détresse disproportionnée par rapport à la situation réelle.

Ce n'est pas seulement la peur de perdre l'autre.

C'est parfois la peur de perdre ce qui permet de se sentir exister.

Devenir le parent de tout le monde

D'autres personnes empruntent un chemin inverse.

Elles ont appris très tôt à ne pas compter sur les autres.

Elles deviennent autonomes, compétentes, responsables.

Elles prennent soin.

Elles organisent.

Elles soutiennent.

Mais lorsqu'il s'agit de recevoir de l'aide, quelque chose se bloque.

Comme si dépendre de quelqu'un était devenu dangereux.

Comme si demander représentait un risque.

Derrière cette apparente force se cache parfois une profonde solitude.

Ce que nous cherchons dans nos relations

Les premiers liens ne disparaissent jamais totalement.

Ils deviennent des modèles intérieurs.

Ils influencent notre manière d'aimer, de nous attacher, de nous séparer.

Il arrive alors que nous attendions inconsciemment de nos partenaires, de nos amis ou même de nos thérapeutes ce soutien fondamental qui nous a manqué.

Nous cherchons quelqu'un qui nous rassure sans cesse.

Qui ne s'éloigne jamais.

Qui comprenne tout sans que nous ayons à le dire.

Qui remplisse enfin le vide.

Ces attentes sont profondément humaines.

Mais aucun être humain ne peut durablement occuper cette place.

Car ce qui manque appartient souvent à une époque de la vie où la dépendance était totale.

Peut-on réparer ce qui a manqué ?

La bonne nouvelle est que l'être humain demeure transformable tout au long de sa vie.

Les premières expériences nous marquent profondément.

Elles ne constituent pas une condamnation.

Chaque relation suffisamment sécurisante peut contribuer à renforcer nos fondations intérieures.

La psychothérapie fait partie de ces expériences possibles.

Non parce qu'elle efface le passé.

Mais parce qu'elle offre un espace où certaines expériences psychiques peuvent progressivement être vécues autrement.

Être entendu.

Être accueilli.

Être accompagné dans ses émotions sans être envahi ni abandonné.

Peu à peu, ce qui était attendu exclusivement de l'extérieur peut commencer à s'intérioriser.

Une nouvelle forme de soutien apparaît.

Plus stable.

Plus fiable.

Plus personnelle.

Retrouver le maternel en soi

Grandir ne consiste pas à ne plus avoir besoin de personne.

Grandir consiste à développer en soi une capacité à se soutenir lorsque personne n'est immédiatement disponible.

À s'apaiser.

À prendre soin de ses besoins.

À accueillir ses émotions avec davantage de douceur.

Autrement dit, à développer progressivement une fonction maternelle intérieure.

Cette présence intérieure ne remplace pas les liens.

Elle permet simplement de ne plus dépendre entièrement d'eux pour exister.

Peut-être est-ce là l'un des plus beaux mouvements de la vie psychique :

recevoir suffisamment de soutien pour pouvoir un jour devenir, à son tour, un lieu d'appui pour soi-même.

Et continuer à aimer les autres non plus pour survivre, mais pour partager la vie.

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