La peur d'être seul : quand l'absence devient insupportable

 

La peur d'être seul : quand l'absence devient insupportable

Vous attendez un message qui ne vient pas.

Une heure passe.

Puis deux.

Vous savez pourtant que l'autre travaille, qu'il est occupé ou qu'il a simplement oublié de répondre.

Mais malgré cela, quelque chose s'agite en vous.

Vous consultez votre téléphone plusieurs fois.

Vous vous demandez si vous avez dit quelque chose de travers.

Vous imaginez différentes explications.

Une inquiétude diffuse s'installe.

Et parfois, sans bien comprendre pourquoi, une profonde tristesse apparaît.

Cette expérience est plus fréquente qu'on ne le pense.

Elle ne traduit pas nécessairement un manque de confiance en soi ou une dépendance affective.

Elle peut parfois nous parler d'une expérience beaucoup plus ancienne : notre rapport à l'absence.

Être seul n'est pas toujours le problème

Beaucoup de personnes qui souffrent d'angoisse d'abandon supportent pourtant très bien la solitude.

Elles vivent seules.

Partent en voyage seules.

Travaillent seules.

Elles apprécient même parfois ces moments de calme.

Le problème n'est donc pas toujours d'être seul.

Le problème apparaît souvent lorsqu'un lien important semble devenir incertain.

Comme si l'absence de l'autre faisait vaciller quelque chose de plus profond.

Comme si cette absence réveillait une question silencieuse :

« Existe-t-il encore pour moi lorsque je ne le vois plus ? »

La première séparation

Pour comprendre cette expérience, il faut revenir aux tout premiers temps de la vie.

Avant même la naissance, l'enfant évolue dans un univers de continuité.

Il est porté.

Contenu.

Nourri.

Il ne connaît ni l'attente ni la séparation.

Il n'existe pas encore comme être distinct.

Il fait partie d'un ensemble.

Le psychanalyste Otto Rank a décrit la naissance comme la première grande rupture de cette continuité.

Pour la première fois, il faut quitter un environnement totalement contenant.

Respirer seul.

Supporter des tensions nouvelles.

Découvrir progressivement que le monde extérieur n'est pas une extension de soi.

Cette première séparation inaugure une réalité que nous continuerons à rencontrer tout au long de notre existence : être vivant, c'est être séparé.

Quand l'absence ressemble à une disparition

Le nourrisson ne sait pas encore qu'une personne continue d'exister lorsqu'elle n'est plus là.

Lorsque la mère s'éloigne, elle disparaît littéralement de son expérience immédiate.

Ce qui est absent semble ne plus exister.

Peu à peu, grâce à la répétition des retrouvailles, l'enfant découvre quelque chose d'essentiel :

la mère revient.

L'absence n'est pas une disparition.

La séparation n'est pas une perte définitive.

Le lien peut survivre à la distance.

Cette découverte paraît simple.

Elle constitue pourtant l'une des fondations de la sécurité intérieure.

Lorsque l'absence devient menaçante

Si les premières expériences de séparation ont été trop brutales, trop répétées ou insuffisamment accompagnées, l'absence peut conserver une coloration particulière.

L'enfant apprend alors à rester en alerte.

À surveiller les signes de retrait.

À anticiper la perte.

À chercher constamment des preuves que le lien existe toujours.

Devenu adulte, il peut continuer à fonctionner ainsi sans même s'en rendre compte.

Un silence prend alors une importance disproportionnée.

Une distance momentanée devient inquiétante.

Un changement d'habitude est perçu comme une menace.

Non parce que la réalité l'exige.

Mais parce qu'une partie plus ancienne de lui continue à associer absence et danger.

Le fantasme du contenant perdu

Aux origines de la vie psychique existe une expérience fondamentale : celle d'être contenu.

Avant de pouvoir se percevoir comme un individu séparé, le bébé fait l'expérience d'un monde où lui et son environnement sont profondément imbriqués.

Il ne distingue pas encore clairement ce qui vient de lui et ce qui vient de l'autre.

Lorsque cette expérience prend fin, quelque chose demeure dans la mémoire émotionnelle.

Une nostalgie inconsciente d'un état où tout semblait relié.

Où aucune séparation n'existait encore.

Certaines angoisses d'abandon réactivent précisément cette blessure archaïque.

La souffrance n'est alors pas seulement liée à la peur de perdre quelqu'un.

Elle touche à la peur de perdre le contenant lui-même.

Ce qui soutient intérieurement.

Ce qui donne un sentiment de cohérence et de continuité.

La solitude choisie et la solitude subie

Il existe une différence importante entre être seul et se sentir abandonné.

La solitude choisie peut être féconde.

Elle permet la réflexion, la créativité, le repos et le retour à soi.

La solitude subie est d'une autre nature.

Elle s'accompagne souvent d'un sentiment de chute intérieure.

Comme si plus rien ne venait soutenir l'existence.

Comme si l'on se retrouvait face à un vide impossible à combler.

Ce n'est pas la même expérience.

L'une nourrit.

L'autre épuise.

Apprendre que le lien demeure

Grandir psychiquement consiste en partie à découvrir que le lien peut continuer d'exister malgré l'absence.

Que l'on peut penser à quelqu'un sans qu'il soit présent.

Que l'on peut aimer et être aimé à distance.

Que la séparation n'est pas forcément une rupture.

Cette capacité ne se construit pas d'un seul coup.

Elle se développe progressivement à travers les expériences de la vie.

Les relations fiables.

Les amitiés durables.

Les liens amoureux suffisamment stables.

Et parfois le travail thérapeutique.

Construire une présence intérieure

Lorsque nous souffrons d'angoisse d'abandon, notre premier réflexe est souvent de chercher davantage de présence extérieure.

Plus de messages.

Plus de preuves.

Plus de réassurance.

Ces besoins sont compréhensibles.

Mais ils ne suffisent jamais complètement.

Car ce qui est en jeu se situe souvent ailleurs.

Le véritable travail consiste progressivement à développer une présence intérieure capable de soutenir l'absence.

À découvrir que l'on peut continuer d'exister même lorsque l'autre n'est pas immédiatement disponible.

À sentir que quelque chose demeure en nous lorsque le lien n'est plus visible.

Cette présence intérieure n'efface pas le besoin des autres.

Elle permet simplement que la distance ne soit plus vécue comme un effondrement.

Habiter l'absence autrement

Peut-être que devenir adulte ne consiste pas à ne plus avoir besoin de personne.

Peut-être consiste-t-il davantage à pouvoir supporter l'absence sans perdre le sentiment du lien.

À accepter que l'autre puisse s'éloigner sans disparaître.

À découvrir que certaines présences continuent de vivre en nous même lorsqu'elles ne sont pas là.

Alors l'absence cesse peu à peu d'être un gouffre.

Elle devient un espace.

Un espace où le manque peut exister sans détruire.

Un espace où le désir peut circuler.

Un espace où l'on peut continuer à aimer sans se perdre.

Car l'un des grands apprentissages de la vie psychique est peut-être celui-ci :

accepter que nous sommes séparés, tout en découvrant que le lien peut survivre à la séparation.

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